VERS UNE NOUVELLE ETHIQUE SOCIALE
A l’aube d’un nouveau millénaire, l’état de la planète présente un visage dramatique:
" ...aujourd'hui encore trois milliards de personnes ont moins de deux dollars par jour pour vivre, l'écart se creuse entre les riches et les pauvres, les forêts disparaissent à raison de près d'un demi-hectare par seconde, 130 millions d'enfants ne sont toujours pas scolarisés, 1,5 milliard de personnes sont toujours privées d'eau salubre et deux milliards n'ont pas accès à des systèmes d'assainissement... " "... notre planète compte chaque année 80 à 90 millions d'habitants supplémentaires, essentiellement dans le monde en développement. En 2025, le monde comptera deux milliards de bouches à nourrir de plus, dans un contexte de guerres, d'inégalités croissantes et de distorsions économiques et politiques.... " (James D. Wolfensohn, Président de la Banque Mondiale, Janvier 1999).
Où sont les causes de cette tragédie ? Qui sont les responsables ? Quelles explications donner pour justifier l’enrichissement insolent, sauvage et sans limites des maîtres de ce monde ? Comment retrouver sa dignité dans une logique qui ne vise que le profit et l’accumulation ? Comment expliquer qu’un système aussi antisocial continue à se développer ? Peut-on encore qualifier de démocratiques des sociétés qui désinforment et manipulent à ce point leur population ? Que dire de l’apathie, ou même de la complicité des forces sociales ?
Autant de questions essentielles qu’il convient de se poser pour chercher à saisir la situation de cette fin de siècle. Dans un premier temps, allons repérer dans l’histoire les fondements de ces dysfonctionnements.
En effet, dés le début, le capitalisme marchand a cherché à s’étendre au delà de ses frontières. Fernand Braudel a montré cette réalité dans son ouvrage " la dynamique du capitalisme " (Ed. Flammarion 1991). Il fallait trouver des débouchés aux productions agricoles et mettre la main sur des matières premières absentes dans le pays d’origine. Ce commerce a permis l’émergence de certaines citées comme Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam...L’accumulation primitive du capital se réalisait dans ces centres marchands chargés d’écouler les productions crées à la périphérie.
L’organisation marchande a ensuite exigé un élargissement des frontières, l’abrogation des droits de passage, du contrôle administratif aux postes douaniers et la création de territoires unifiés appelés Etats-nations. Cette structure politico-administrative sera le creuset du développement du capitalisme au 19° siècle. D’ailleurs, l’histoire du développement des pays colonisateurs, n’est autre que l’histoire du développement du capitalisme sauvage, du sous développement des peuples colonisés et de la plus grande spoliation des richesses depuis le début de l’humanité. C’est sur cette base et sur une accumulation du capital de plus en plus croissante que se produit en Europe la révolution industrielle, le développement financier, la consolidation des structures étatiques. Plus grave encore, les successives colonisations-occupations ont provoqué de profondes ruptures économiques, sociales et culturelles dans les pays conquis qui ont participé à la désarticulation des systèmes productifs et des superstructures sociales.
D’ailleurs, ce que l’on appelle, aujourd’hui, la mondialisation ou la globalisation n’est rien d’autre que la forme moderne du système. L’Etat, après avoir été le tuteur du décollage du capitalisme se trouve relégué au rang d’acteur secondaire puisque s’imposent aujourd’hui la supranationalité et la globalisation. La direction des affaires se déplace de la sphère politique vers la sphère économico-financière. Nous voyons sous nos yeux s’unifier le capital par de vastes fusions-acquisitions, et se déliter le pouvoir des Etats. Quelques oligopoles ainsi constitués possèdent des chiffres d’affaires supérieurs au P.N.B de certains Etats, ainsi celui de Général Motors est plus important que le P.N.B du Danemark, celui d’Exxon supérieur au P.N.B de la Norvège, celui de Toyota supérieur au P.N.B. du Portugal...(Ignacio Ramonet. Le monde diplomatique. Juin 98).
La sphère financière, quant à elle, possède un fonctionnement autonome, elle est capable de circuler sans visa d’une place boursière à l’autre alors que les hommes ont toujours besoin de cartes de séjour et de certificats d’hébergement. La spéculation ne possède ni limites ni frontières.
Les Etats ont perdu le contrôle de l‘évolution du capitalisme qui se reproduit maintenant dans une logique autonome. L’économique est " désenchâssé " du politique et du social. Il s’agit bien là d’un véritable coup d’Etat d’un type nouveau qui a renversé les règles du pouvoir. Au point de coloniser la plupart des esprits qui ne perçoivent plus d’alternative en dehors du Marché (Serge Latouche. Les dangers du marché planétaire. Ed. Presses de sciences po. 1998).
Mis à part durant le 19ème siècle, le capitalisme n’a jamais été aussi arrogant, aussi méprisant pour le peuple. Il lui impose un modèle unique, une limitation du champ des possibles, et des conditions sociales dégradées.
Hier, la colonisation avait assis sa domination sur l´exploitation des ressources naturelles et le travail des hommes, aujourd’hui le libéralisme y a ajouté la colonisation de la pensée. Le discours dominant possède l’arrogance de l’évidence, il s’imprime dans l’imaginaire de chacun porté par les intellectuels asservis et par les médias. En cette fin de siècle, les médias les plus influents appartiennent à des entreprises qui désinforment la population en cultivant la frilosité, le repli sur soi, et les comportements conservateurs (Serge Halimi. Les nouveaux chiens de garde. Ed. Liber-raisons d’agir. 1998).
La consommation y est présentée comme une nouvelle philosophie sociale, à laquelle chacun doit adhérer pour se donner l’illusion d’exister. La pensée critique se dilue ainsi dans un comportement collectif illusoire.
Le caractère impersonnel du capitalisme financier, l’individualisation des rapports productifs et sociaux et l’action d’une philosophie d’asservissement ont rendu difficile la mise en place de contre-pouvoirs efficaces. Si les structures institutionnelles ont montré leurs limites, l’énergie du changement social appartient à la société civile qui par des initiatives citoyennes amène la société à s’interroger sur l’évolution en cours.
Ce constat peut aussi se faire dans les pays de la périphérie, où à une autre échelle, les sociétés dépendantes reproduisent les effets pervers du modèle libéral. La corruption, le clientélisme se traduisent par la désagrégation sociale avec son lot de jeunes sans avenir, exclus, des retraités désemparés, des travailleurs de plus en plus pauvres. Tout ceci aggravé par le poids de la dette extérieure et la stagnation des économies due en partie aux politiques d’ajustements structurels imposées par le FMI.
Comme dans les pays du centre, les courants de pensée dominants des pays de la périphérie considèrent que la seule " alternative réaliste " est l’organisation néo-libérale de l’économie et de la société. Il y a là une espèce d’acceptation aveugle du paradigme du développement à l’occidentale. Les sociétés dépendantes se conduisent comme si elles avaient une dette envers les valeurs occidentales; une dette de civilisation. Alors que certaines pratiques économiques et sociales pourraient être de véritables sources d’inspiration pour les pays du centre en mal d’imagination pour une société plus équitable. Le dynamisme du secteur informel dans les pays de la périphérie, a permis à de nombreux actifs de retrouver leur dignité à l’écart de la logique de marché. Face aux échecs du modèle unique on peut compter sur l’extraordinaire capacité d’innovation des êtres humains qui vont chercher leur survie dans des pratiques intégrées au quartier. Des productions " réenchâssées " dans le social où le consom’acteur devient un élément essentiel de la relation marchande. ( Karl POLANYI. La grande transformation.) Ces formes d’économie populaire sont autant de tentatives qui montrent la nécessité d’une pluralité de système de production pour que chacun puisse retrouver la voie de la réussite et de l’intégration. La raison ne peut naître que dans la diversité, pas dans une pensée monolithique.
Le modèle libéral qui échappe donc au raisonnable et à l’humain nous paraît incapable de garantir la stabilité et la dignité des peuples de la planète.
S’il est donc acquis que le modèle néo-libéral est injuste et pseudodémocratique, et qu’il échappe au raisonnable et à l’humain, il faut lui opposer une éthique sociale fondée sur de nouvelles valeurs. A l’attitude individualiste, il faut opposer un comportement collectif et solidaire ; à l’économie de la concurrence sauvage, il faut opposer une économie de la complémentarité ; à l’accumulation des capitaux, une distribution juste des revenus ; à la " démocratie de l’exclusion ", une démocratie de la participation ; à la corruption, une nouvelle éthique individuelle et sociale.
Il convient, en effet, de promouvoir de nouveaux rapports sociaux à l’écart du modèle dominant, de la marchandisation des activités sociales. Chercher, par un travail sur soi, à se libérer des enfermements dus à la colonisation de l’esprit et avancer vers plus d’initiatives et d’imagination, plus de solidarité, plus de réciprocité. D’abord se libérer soi-même avant de chercher à émanciper l’autre.
Dans ce contexte, les rapports de coopération doivent se fonder sur une analyse partagée des causes du sous développement et sur un projet commun de construction de société.
Chacun doit être persuadé que tout est à reconstruire dans une société qui a fait les mauvais choix, qui a imposé le capital comme une fin et non comme un moyen. Cet effort d’imagination doit se vivre au quotidien vers une forme d’écologie sociale, vers des rapports sociaux revisités.
Nov. 99